Les chansons et légendes populaires anciennes
dans les films des années 1930
Le cinéma chinois du début des années 1930 est marqué par l’arrivée du cinéma parlant et la naissance des films progressistes. Ces deux bouleversements vont permettre l’apparition dans les films de nombreuses chansons patriotiques ou sur les conditions de vie des travailleurs, interprétées par des « divas » comme ZHOU Xuan. Une de ces chansons, La Marche des volontaires dans le film Les Enfants d’une époque troublée (1935), deviendra même en 1949 l’hymne nationale de la Chine communiste.
Inspirés par le Mouvement du 4 mai 1919 contre la culture traditionnelle chinoise, les compositeurs et paroliers de ces chansons (NIE Er, REN Guang, TIAN Han…) s’inspirent à la fois de l’occident, de nombreux compositeurs ont étudié à l’étranger, et des chansons et légendes populaires chinoises qui peuvent parfois avoir plusieurs siècles.
A travers ces anciennes chansons ou légendes populaires, ils cherchent à critiquer le pouvoir en place, à l’image des poètes chinois qui critiquaient parfois l’empereur en racontant l’histoire d’un autre personnage et d’une autre période.
Deux exemples de l’utilisation de ces chansons et légendes anciennes apparaissent dans deux des films les plus connus de cette période : La Route (《大路》de SUN Yu, 1934) et Les Anges du boulevard ( 《马路天使》de YUAN Muzhi, 1937).
Leur utilisation dans des films progressistes montre à quel point, malgré leur modernité, les compositeurs et paroliers chinois restent attachés à la Chine ancienne.
La chanson Fengyang dans La Route
La Route est un film en partie sonorisé réalisé par SUN Yu en 1934, juste avant la généralisation du cinéma parlant en Chine. Le film racont
e l’histoire d’une bande de copains travaillant sur le chantier d’une route qui, une fois terminée, servira à acheminer les troupes chinoises se déplaçant pour affronter les Japonais. Le sujet est donc patriotique et montre dans l’esprit joyeux qui caractérise tous les films de Sun Yu les conditions de travail très dures des ouvriers.Le film comporte quelques passages chantés avec notamment les chansons La Route qui donne son titre au film, et la chanson Fengyang. Cette chanson Fengyang n’intervient qu’à une reprise dans le film, dans une scène se déroulant dans une auberge. Elle est chantée par la serveuse de l’auberge (interprétée par LI Lili) au milieu de nombreux clients et amis. La chanteuse qui interprète la chanson tient dans ses mains des baguettes avec lesquelles elle jongle. Cette mise en scène fait référence aux chansons populaires qui apparaissent dès les dynasties Tang et Song, notamment les « tambours à trois baguettes » pour lesquelles le chanteur utilisait les baguettes pour jouer de la musique et avec lesquelles il devait aussi jongler. (Dans Chanteurs, conteurs, bateleurs, de Jacques Pimpaneau, Université Paris 7. Centre de publication Asie orientale, p.18-19.)
Traduction des paroles de la version du film :
Parler de Fengyang.
Avant Fengyang était une belle ville.
Mais depuis l’empereur Zhu il n’y a plus de récolte neuf années sur dix.
Les riches changent de métier.
Les pauvres vendent leurs enfants.
Chez moi il n’y a pas d’enfant à vendre.
Je m’exile.
Parler de Fengyang.
Il y a tous les ans des catastrophes à Fengyang.
La digue de la rivière s’effondre, l’eau s’écoule.
Les champs se transforment en mer.
Beaucoup de personnes meurent, mangés par les poissons.
Beaucoup de gens n’ont plus de vêtements.
Moi, pour manger,
Je m’exile.
Parler de Fengyang.
Il y a tous les ans des catastrophes.
Avant, les seigneurs de guerre se disputaient les terres.
Maintenant les ennemis viennent faire la guerre.
Pendant la guerre les hommes meurent.
Dans le village il ne reste que les femmes et les vieillards.
Je pars loin.
Il y a des affamés partout.
Parler de Fengyang.
Avant Fengyang était une belle ville.
Mais depuis l’empereur Zhu il n’y a plus de récolte neuf années sur dix.
Les riches changent de métier.
Les pauvres vendent leurs enfants.
Chez moi il n’y a pas d’enfant à vendre.
Je m’exile.
Parler de Fengyang.
Il y a tous les ans des catastrophes à Fengyang.
La digue de la rivière s’effondre, l’eau s’écoule.
Les champs se transforment en mer.
Beaucoup de personnes meurent, mangés par les poissons.
Beaucoup de gens n’ont plus de vêtements.
Moi, pour manger,
Je m’exile.
Parler de Fengyang.
Il y a tous les ans des catastrophes.
Avant, les seigneurs de guerre se disputaient les terres.
Maintenant les ennemis viennent faire la guerre.
Pendant la guerre les hommes meurent.
Dans le village il ne reste que les femmes et les vieillards.
Je pars loin.
Il y a des affamés partout.
Cette chanson est une version d’une chanson populaire du 14ème siècle dont Jacques Pimpaneau dit ceci : « L’empereur Zhu de cette chanson est Zhu Yuanzhang, le fondateur de la dynastie de Ming (1368). Cette chanson, apparue à cette époque, dénonce les désordres et calamités qui ont marqué la lutte des prétendants au trône, ainsi que le pouvoir autoritaire du nouveau souverain. Accompagnée par gong et tambour, comme il est dit au dernier vers, cette chanson serait à l’origine du huagu, chansons accompagnées de mouvements de danse. En voici deux versions légèrement différentes. Fengyang, ville de la province du Anhui, est située dans la région natale de Zhu Yuanzhang.
1ère version :
Parlons de Fengyang
Disons-en sur Fengyang
Fengyang était jadis un bon endroit
Depuis qu’est apparu l’empereur Zhu
Sur dix ans, il y a neuf ans de famine
Les grandes familles vendent leur terre
Les petites familles vendent leur fils
Il n’y a que moi qui n’ai rien à vendre
Gong et tambour sur l’épaule je parcours les rues
2ème version :
Parlons de Fengyang
Racontons-en sur Fengyang
Fengyang était jadis un bon endroit
Depuis qu’est apparu l’empereur Zhu
Sur dix ans il y a neuf ans de famine
Trois ans d’inondation, trois ans de sécheresse
Trois ans de sauterelles, débâcle de calamités
Les grandes familles vendent leur âne
Les petites familles vendent leur fils
Mais je n’ai pas de fils à vendre, mon tambour sur le dos, j’erre partout. (Ibid, p.17)
Parlons de Fengyang
Disons-en sur Fengyang
Fengyang était jadis un bon endroit
Depuis qu’est apparu l’empereur Zhu
Sur dix ans, il y a neuf ans de famine
Les grandes familles vendent leur terre
Les petites familles vendent leur fils
Il n’y a que moi qui n’ai rien à vendre
Gong et tambour sur l’épaule je parcours les rues
2ème version :
Parlons de Fengyang
Racontons-en sur Fengyang
Fengyang était jadis un bon endroit
Depuis qu’est apparu l’empereur Zhu
Sur dix ans il y a neuf ans de famine
Trois ans d’inondation, trois ans de sécheresse
Trois ans de sauterelles, débâcle de calamités
Les grandes familles vendent leur âne
Les petites familles vendent leur fils
Mais je n’ai pas de fils à vendre, mon tambour sur le dos, j’erre partout. (Ibid, p.17)
Cette chanson est donc une version d’une chanson populaire du 14ème siècle mais elle s’inscrit évidemment dans le contexte de guerre et de misère des années 1930. Dans le film, la chanson est accompagnée d’images de la chanteuse et de ses clients dans l’auberge mais aussi d’images de paysans en exode et d’images de guerre. Ces images donnent une dimension actuelle aux paroles de la chanson qui devient ainsi une critique du pouvoir en place durant les années 1930, le Guomindang, ennemi des communistes.
La Chanson des quatre saisons dans Les Anges du boulevard
La Chanson des quatre saisons (《四季歌》) est la chanson principale des Anges du boulevard. Ce film raconte l’histoire de Xiao Hong (interprétée par ZH
OU Xuan) une jeune chanteuse qui travaille dans une maison de thé. Son patron veut la vendre à un bandit local tandis qu’elle est amoureuse d’un musicien (interprété par ZHAO Dan) vivant en face de la maison de thé. Ce film illustre avec humour et poésie la vie dans les bas-fonds de Shanghai, et particulièrement la vie des jeunes chanteuses des maisons de thé exploitées par leur patron qui les considèrent comme des prostituées.Plusieurs passages chantés parsèment le film, notamment deux chansons, La Chanson des quatre saisons et La Chanteuse errante qui sont proches des chansons d’amour traditionnelles.
Traduction des paroles de la Chanson des quatre saisons dans Les Anges du boulevard :
Le printemps arrive.
La verdure remplit la fenêtre.
La fille brode près d’une fenêtre deux canards mandarins.
Soudain le bâton cruel
Frappe et sépare les deux canards.
L’été arrive, les peupliers verdissent.
La fille erre sur les bateaux.
Du nord au sud les paysages sont très beaux.
Mais c’est moins beau que la verdure et le sorgho.
L’automne arrive avec le parfum des fleurs de lotus.
La fille rêve de son pays natal toutes les nuits.
Quand elle se réveille, elle ne voit pas ses parents.
Elle voit seulement la lune devant la fenêtre.
L’hiver arrive avec la neige.
La fille fait une veste et l’offre à son amant.
La chair et le sang du peuple ont été utilisés pour construire la grande muraille.
Je veux être comme Mengjiang, attendre mon amant parti au loin.
Le printemps arrive.
La verdure remplit la fenêtre.
La fille brode près d’une fenêtre deux canards mandarins.
Soudain le bâton cruel
Frappe et sépare les deux canards.
L’été arrive, les peupliers verdissent.
La fille erre sur les bateaux.
Du nord au sud les paysages sont très beaux.
Mais c’est moins beau que la verdure et le sorgho.
L’automne arrive avec le parfum des fleurs de lotus.
La fille rêve de son pays natal toutes les nuits.
Quand elle se réveille, elle ne voit pas ses parents.
Elle voit seulement la lune devant la fenêtre.
L’hiver arrive avec la neige.
La fille fait une veste et l’offre à son amant.
La chair et le sang du peuple ont été utilisés pour construire la grande muraille.
Je veux être comme Mengjiang, attendre mon amant parti au loin.
Le personnage de Mengjiang cité dans le dernier vers de la Chanson des quatre saisons est un personnage légendaire. Cette légende dit que Mengjiang vécut au début de la construction de la grande muraille (-250 environ). Son histoire est l’une des plus connues concernant cette construction.
Son mari, Wan Xiliang fut, comme des milliers d’ouvriers chinois de l’époque, contraint de se rendre au Nord de la Chine pour construire la grande muraille que l’empereur voulait bâtir pour se protéger des tribus nomades du Nord.
Après de long mois d’attentes sans nouvelles, elle apprit que son mari et les autres ouvriers travaillaient dans des conditions climatiques épouvantables.
Elle lui fit des vêtements et ne pouvant plus attendre, entreprit le long voyage qui la mena jusqu’à la grande muraille.
Les paroles de la chanson des Anges du boulevard reprennent cet épisode : « La fille fait une veste et l’offre à son amant. La chair et le sang du peuple ont été utilisés pour construire la grande muraille. »
Arrivée à la grande muraille, Mengjiang apprit que son mari était mort et que son corps avait été utilisé pour les fondations de la grande muraille.
Elle pleura pendant des jours jusqu’à ce qu’un orage éventre la grande muraille ou le corps de son mari avait été enseveli.
L’empereur Ying Zheng ayant eu vent de cette histoire voulut la rencontrer et la trouvant si belle la demanda en mariage.
Elle accepta à condition que l’empereur organise des grandes funérailles pour son mari. Ce qu’il accepta mais Mengjiang se suicida en se jetant dans la tombe de son mari.
La Chanson des quatre saisons (est-ce une chanson ancienne ?) entendue dans Les Anges du boulevard fait donc référence à ce personnage légendaire. Dans le film, la chanson établie un parallèle non seulement entre Xiao Hong, le personnage du film, et Mengjiang, mais aussi entre les deux époques qui ont pour point commun la souffrance du peuple.
Comme SUN Yu dans La Route, YUAN Muzhi utilise donc la culture populaire ancienne chinoise dans un film au style moderne qui parle du temps présent.
SUN Yu et YUAN Muzhi, deux des réalisateurs les plus connus des années 1930, se servent ainsi de chansons et légendes populaires anciennes chinoises dans leurs films qui sont considérés aujourd’hui comme les plus beaux et les plus libres de cette période. C’est sans doute ce mélange de modernité et de culture populaire ancienne qui fait leur force. Ces deux réalisateurs ont su mélanger la culture populaire ancienne et un art venant de l’étranger.
Christophe Falin








Très interessant, merci beaucoup.
RépondreSupprimerPar contre, sur la modernité face à la tradition, j'aurais quelques remarques:
"Inspirés par le Mouvement du 4 mai 1919 contre la culture traditionnelle chinoise"
En lisant la première fois, j'ai cru à une erreur car selon mes souvenirs ce mouvement du 4 mai 1919 était initialement en réaction contre le "diktat" de Versailles qui engendrait la colonisation partielle par le Japon ; il était donc d'abord anti-occidental, nationaliste.
En z'yeutant sur wikipedia, j'ai compris que ce mouvement a aussi consisté à contester "le poids des traditions, le pouvoir des mandarins et l’oppression des femmes".
Néanmoins, je trouve que c'est peut-être faire une généralisation inapproprié quand vous dites "contre la culture traditionnelle chinoise", car la culture traditionnelle chinoise contient bien plus que les trois points cités sur wikipedia.
Il ne me semble donc pas forcément correct de dire que "malgré leur modernité, les compositeurs et paroliers chinois restent attachés à la Chine ancienne."
Conformément à la base de l'esprit chinois, où toute chose est en perpétuel transformation ou mutation, je ne trouve pas contradictoire que ces compositeurs aient réutilisé une partie de la culture traditionnelle tout en contestant une autre partie; cela me semble en fait typiquement chinois.
P.S. : quand on clique sur les vidéos, cela ouvre une page vide au lieu d'aller sur la page de Dailymotion dédiée, il faudrait mettre à jour le code inséré dans la page à partir de ce que propose Dailymotion, pour que cela marche mieux.