mercredi 31 octobre 2007

Still Life

Still Life de Jia Zhang-ke, 2006
Avec Han Sanming, Zhao Tao

Ville de Fengjie, vallée des Trois Gorges, en amont du plus grand barrage du monde. San Ming fait le voyage dans la région pour retrouver son ex-femme et sa fille qu'il n'a pas vu depuis seize ans. Aujourd'hui, l'immeuble, la rue, le quartier où elles ont vécu ne sont plus qu'une tache verte engloutie sous les eaux du barrage. Dans la même ville, Shen Hong cherche son mari disparu depuis deux ans. Au coeur d'un gigantesque chantier qui entraîne la destruction de villages entiers et les déplacements de population, un homme et une femme partent à la recherche de leur passé, en quête de leurs amours perdus.


Still Life, un film politique

La Chine est un pays qui va vite, trop vite. Dans cette course à la mondialisation, l'autosuffisance a toujours été un des objectifs du parti communiste chinois. Mais avec une population si forte et une consommation d'énergie croissante, cette idée est devenue chimère tel que le grand timonier aimait à penser dans les années 60 et 70.En effet, il n'y a qu'à voir aujourd’hui la drague chinoise pour le continent africain histoire de lui rafler quelques barils de pétrole ; sans compter les envolées spectaculaires du cours du métal à la bourse, signe d'une construction immobilière chinoise effrénée. Pour ne pas dépendre de l’électricité des autres nations (stratégie que nous connaissons bien avec notre nucléaire français), la Chine s'est lancée dans son plus grand chantier : construire le plus grand barrage hydraulique au monde. Celui-ci était inévitable tant la Chine doit alimenter toute une partie sud de son pays. Le peuple était attaché à cette cause nationale, mais c'était sans savoir ce que leur coûterait cet effort...

Still Life, un film contre l'oubli


Ainsi, toute une partie de la région des Trois Gorges sera ensevelie sous les eaux pour correspondre à la hauteur du niveau réglementaire. Celui-ci correspond à une surélévation des eaux de plus de 150m, anéantissant plusieurs reliques (sculptures séculaires, temples anciens) comme plusieurs villes et villages. Jia Zhang-ke, primé d'un Lion d'or à Venise 2006 pour ce long métrage s'attache à cette dernière disparition, celle d’une région qu'e les hommes peuplaient et que ces derniers déserteront à grand coup de plan de réhabilitation nationale.Le cinéaste nous colle à la rétine le destin de Fengjie, dont plusieurs documentaires ont déjà montré la transhumance humaine, laissant derrière elle, une ville fantôme.Il la filme en pleine désintégration malgré le fourmillement d'activités dont elle jouit encore. C'est aussi une ville qui a grandi trop vite, comme ces enfants d'à peine dix ans, la clope au bec, synonyme d'une maturité forcée par le destin tragique de leur cité ou comme ces calligraphies blanches sur les maisons synonyme d'une démolition imminente, d'un relogement nécessaire.En résulte ainsi un désagrégration sociale où toute une population ancrée depuis des générations doit fuir sa terre natale pour le bien de tous, notamment pour celui d'une Chine hyper puissante.
Un cha
uffeur de mototaxi dira au héros du film : « tu vois ma maison, elle se situe maintenant juste en dessous de ce ferry ». Une phrase assassine tranchant le silence des lieux et résumant la situation d'une société en proie à elle-même.

Still Life, un film de la disparition à la recherche de soi

Dans ce contexte, Jia Zhang-ke nous met sur les pas de deux personnages principaux. Le premier, San Ming, est un homme à la recherche de sa femme. Cette dernière se serait enfuie du foyer familial depuis plus de seize ans, alors qu'elle était enceinte de lui. Il n'a donc jamais vu sa fille et désire ardemment la rencontrer et lui raconter sa vie, son histoire, ses origines. En effet, originaire du Shanxi, une région bien plus au Centre Nord de la Chine, San Ming s'est acheté sa femme à Fengjie, rattachée désormais à Chongqing, où existe une surpopulation féminine.Le deuxième personnage, Shen Hong, est une femme qui recherche désespérément son mari, ingénieur en pont et chaussée. Ce dernier ne lui a plus donné signe de vie depuis vingt-quatre mois. Mais si elle souhaite tant le voir, ce n'est pas pour fêter leurs retrouvailles, c’est pour lui annoncer qu'elle souhaite divorcer.De ces deux parcours atypiques, le cinéaste met en scène toutes les difficultés rencontrées par les deux protagonistes à cause du changement géographique et démographique de la région.Il mêle ainsi la disparition physique de la ville à celui des proches de nos héros en y juxtaposant une recherche identitaire où San Ming veut voir sa fille et où Shen Hong veut nouer une nouvelle idylle en se séparant de son ancienne.

Still Life, un film avant tout

Au-delà de ses thématiques, Still Life est un objet cinématographique. Il étonne par son approche hyper réaliste dont on peut penser qu'il a été tourné avec une petite caméra HD de poing pour lui donner toutes les rondeurs d'un documentaire fiction.Le long métrage est ensuite excellemment desservi par ses acteurs dont.... toujours aussi brillante et devenue en quelques films l'actrice fétiche du réalisateur.Enfin, ce dernier nous prend parfois par surprise comme lorsqu'il fait décoller telle une fusée un immeuble en construction, ou lorsqu'il expose comme référence cinématographique, le Syndicat du Crime de John Woo, long métrage de prédilection du cinéaste.On pourra toutefois regretter quelques passages à vide tout comme la détention sentimentale des principaux personnages qui resteront voués au secret alors que leur extorsion aurait permis une plus grande interactivité avec le public.
En conclusion, Still Life est devenu l’axiome tout comme le témoignage d'une disparition annoncée. Un film qui souffre parfois d'un excès de réalisme et d'introversion, mais dont le sujet est porteur de multiples pistes de réflexion, notamment pour les Chinois de souche.

Still Life et Dong en coffret DVD par Mk2 à partir du 7 novembre 2007

Damien Paccellieri

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