vendredi 19 janvier 2007

Balzac et la petite tailleuse chinoise (巴尔扎克和小裁缝)

Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise de Dai Sijie, 2002
Avec Zhou Xun, Liu Ye, Chen Kun

Après le succès phénoménal de son œuvre littéraire Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise, Dai Sijie (戴思杰) décide de l’adapter au cinéma. Le cinéaste exploite avec talent sa matière écrite tout en façonnant certains aspects pour les rendre bien plus cinématographiques.

Dans la Chine des ann
ées 70, en pleine révolution culturelle, les intellectuels sont rééduqués à la campagne et pousser à travailler avec les paysans afin de les mettre face à la réalité du terrain tel que le pense le régime communisme d’antan. Luo et Ma, deux fils d’intellectuels, sont contraints à suivre cette mesure et se retrouvent en plein Sichuan, dans une région montagneuse et luxuriante.

Perdus entre la brume, les chemins escarpés et les multiples rivières, Luo et Ma atterrissent dans un petit village de paysans qui n’a connu que le travail agricole.

Dès leur arrivée, les paysans saisissent leurs biens les plus étranges comme ce violon dont ils ne connaissent pas l’utilité. Pour le sauver da la destruction, les deux jeunes adolescents font croire que cet instrument de musique permet de jouer des sonates à la gloire de Mao.

Cela sonne le début d’une vie difficile où les corvées dans les rizières sont exténuantes et dangereuses. Mais ils ne savent pas encore qu’ils risquent de passer toute leur vie ici. Un jour, Luo et Ma font la connaissance d’un vieux tailleur et de sa petite-fille. Chargé de concevoir les habits destinés au paysan des environs, le vieux tailleur se met au service du village et incarne un soupçon de modernité avec sa machine à coudre et son degré d’éducation.

Luo n’est pas insensible au charme de la petite tailleuse et tente de l’éduquer par divers contes chinois et nord coréens alors en vogue pendant la révolution culturelle.
Les deux intellectuels sont même chargés de conter aux villageois le film passé par un projectionniste itinérant, allant de villages en village. Par ce biais Luo et Ma gagnent la confiance des villageois.
Ils découvrent grâce à la petite tailleuse qu’un autre rééduqué, surnommé le Binoclard, possèderait une valise pleine de roma
ns étrangers. De Flaubert à Dickens, Luo et Ma sont subjugués par la lecture de ces œuvres, notamment celles de Balzac. Cette littérature était alors proscrite par le régime de l’époque car subversive et bien plus encore. C’est ainsi que la petite tailleuse façonne son éducation sentimentale grâce à Balzac qui semble être le seul à la toucher dans son intégrité féminine. Elle se libère petit à petit de son enclave idéologique, s’attache à Luo, découvre sa sexualité et décide de partir vers d’autres horizons….

Dai Sijie est décidemm
ent étonnant. Après son premier long métrage Chine Ma Douleur daté de 1989 et deux courts/moyens métrages Tang le Onzième et le Mangeur de Lune, Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise marque certainement la quintessence du talent cinématographique de ce réalisateur.
D’une beauté sans égale où le vert domine toute autre couleur, Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise soulève aussi de nombreuses ré
flexions sur la période de la révolution culturelle, petit pêché mignon de Dai Sijie.

En effet, il semble que cett
e période traumatisante pour les chinois l’ai bien plus affecté personnellement que l’évolution actuelle de la Chine. D’ailleurs c’est à se demander si Balzac et la Petite Tailleuse Chinoise ne serait pas une œuvre totalement autobiographique en addiction avec Chine Ma Douleur.

Grâce à ses œuvres, les cinéphiles ont la chance de découvrir ce que les intellectuels de l’époque ont subit afin d’être endoctriner à la politique communiste populaire. Mais curieusement ce n’est pas l’engagement politique du long métrage qui se place comme centre d’intérêt prédominant mais plutôt la liberté qu’expriment les œuvres littéraires à la petite tailleuse chinoise. Sa rencontre avec les deux autres adolescents de son âge l'engage dans une introspective à la découverte de ses sentiments et de ses ambitions. Superbement interprété par Zhou Xun (周迅), la tailleuse chinoise est la clé de voûte de l’œuvre car elle reflète toutes les possibilités. L
es deux jeunes Luo (Chen Kun) et Ma (Lou Ye) , victimes de la révolution culturelle font preuve d’un féroce courage et d’une malice dont les cinéphiles se souviendront encore longtemps. De « Mozart pense à Mao » à l’horloge déréglé dans les mines, l’humour ne fait pas d’absentéisme, malgré les douleurs déchirantes de cette période. Le personnage du chef du village est lui aussi formidable dans sa capacité à être victime mais aussi manipulateur dans sa manière d’employer Luo et Ma afin de divertir les villageois.

Puis, la dernière demi heure du film glisse doucement vers la nostalgie non pas d’une époque mais plutôt d’une jeunesse oubliée, calfeutrée dans une période politique troublante.


Avec ce long métrage il est clair que Dai Sijie arrive enfin à donner une propre griffe à ses films, doté d'un développement haletant (qui manquait à Chine ma Douleur) qui agite lourdement le drapeau de la détresse mais bien plus encore celui de l’amour et de la vie poétique de trois adolescents en perdition.

Témoignages de Chen Kun : 1 - 2 - 3 - 4
Témoignages de Zhou Xun : 1- 2 - 3
Témoignages de Liu Ye : 1 - 2 - 3

Damien Paccellieri

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