samedi 31 mars 2007

In Shanghai

In Shanghai de Lou Ye, 2001
Court métrage


In Shanghai ou le regard d’un réalisateur chinois sur sa ville, Shanghai, centre économique du pays communiste, mais aussi mégalopole aux multiples visages…





Lou Ye est une cinéaste exceptionnel. Après avoir eu le succès que l’on sait pour le sublime Suzhou River, le jeune réalisateur de la sixième génération s’est attelé à la conception de ce court métrage sur Shanghai, sa ville de cœur, belle et multiculturelle. Caméra à la main (pour les amateurs c’est une Sony DVCam DSR-PD150…) en vue subjective, Lou Ye commence cette comptine urbaine par le plan d’une fille assoupie sur un lit. Petit à petit la caméra se déplace, sort de cette banlieue où cette jeune femme inconnue s’est donnée aux bras de Morphée, pour mieux visiter cette ville qu’est Shanghai. Le narrateur qui est aussi le héros commente en
voix off ce qu’il aime de cette mégalopole. Il s’attarde sur les habitants de ces quartiers sans étoffes et sans richesses où loge la plupart de la population native de Shanghai. En effet les rues Zongshan Donglu où figure le Bund, le Pudong, la fameuse Perle de l’Orient ne sont pas à la bourse et à la portée de tous. Il faut aller plus loin vers le district de Jingan pour découvrir toute la richesse sociale de cette ville. Pourquoi se fixer sur des immenses architectures froides et nerveuses alors que le sang de Shanghai coule dans les veines de sa ruralité ? C’est un peu le message de Lou Ye à travers ce court métrage.

« On peut deviner qui ils sont, mais on ne pourra jamais vraiment les connaître »

Lou Ye extirpe une force cinématographique rare de cette population souvent précaire et âgé qui attend le bus tous les matins, pour aller travailler et faire ronronner l’économie chinoise.
Des vieilles rues de la vil
le comme celle avoisinant le temple Cheung Hong jusqu’au Bund de la rive du Huangpu, le cinéaste ne reconnaît plus sa ville. Comme si toutes ces tourelles d’aciers du 21eme siècle avaient absorbées l’essence sociale du « Paris de l’Est ».
Lou Ye nous emmène alors en visite dans les salles d’arcades, les discothèques, les clubs de danses, les endroits clinquants et
déconnectés de la réalité des petites gens en pleine paupérisation où se côtoie ouvrier et vendeurs ambulants, où les gens noient leurs défécations dans l’eau en se mettant au bord d’un vieux rafiot… C’est donc un regard nouveau pour l’occidental.

Enfin, après avoir fait escales dans les ruelles dangereuses d’un Shanghai by night, le réalisateur héros se réveille le matin dans un coin de rue près de bâtisses insalubres et se fixe sur le visage d’un enfant timide en concluant : « La seule chose qui compte c’est Shanghai ».
Par ces derniers mots Monsieur Lou Ye, je vous porte toute mon estime.
Damien Paccellieri

Love At 7-11 (7-11之恋)

Love At 7-11 de Teng Yung-shing, 2002
Avec Huang Pin-yuan, Ko Huan-ju, Ayako Washtake

Love at 7/11 est un film qui parle des gens seuls. Tsai, un artiste qui travaille la nuit, se rend à 7/11 tous les matins pour acheter du lait. Bien que la vendeuse Feng soit attirée par Tsai, elle n’a jamais su lui montrer. Un étudiant anti-Japonais tombe amoureux d’une japonaise. Tous sont maladroits quand il s’agit de dévoiler leurs sentiments.


Ceux qui sont pris par la solitude ne savent pas lui échapper. La solitude devient une partie tellement importante de leur vie que la seule manière de lui résister est de cesser de respirer. Dépourvus de passion, ils continuent à vivre leurs vies sans saveurs. Love at 7-11 est un film qui parle des gens seuls. Tsai est un artiste qui travaille la nuit. Il écrit des chansons, des manuscrits et réalise des documentaires.

Tous les matins, après son travail, il se rend au 7-11 du coin de la rue, une enseigne franchisée d'une chaîne taïwanaise, pour acheter du lait pour le petit déjeuner. Hsiao Feng est vendeuse-assistante au 7-11.

Elle est intriguée par cet étrange client, " Monsieur Lait écrémé ", ce jeune homme qui vient la voir chaque matin à 10h30 avec la même somme de 32 dollars. Elle est attirée par Tsai mais n'a jamais su lui montrer. D'un autre côté, la série dramatique télévisée Raincoat est extrêmement populaire. Elle raconte l'histoire d'un étudiant qui n'est pas particulièrement pro-japonais et tombe amoureux d'une japonaise venue à Taiwan pour étudier le chinois. Ils échangent des cours de langue pendant quatre mois. A ces histoires viennent s'ajouter deux personnages. Kikuliu une Geisha qui apparaît dans le documentaire réalisé par Tsai, et l'ancien copain de Feng qui sort tout juste de prison. Tous sont maladroits quand il s'agit de dévoiler leurs sentiments.

Dans Love at 7-11 (7-11之恋), il n'y a pas de drame. Le réalisateur, Teng Yung-shing veut garder une certaine distance et tenter de raconter la vie quotidienne des taïwanais modernes. Premier long-métrage de ce vétéran de la pub à Taïwan, Hong-Kong et en Chine continentale, il représente, en quelque sorte, pour lui l'aboutissement d'un rêve : Explorer ce qui se cache dans le caractère d'un personnage entre 30 secondes et 90 minutes. Deux couples, deux histoires parallèles dont l'une va recouper l'autre à travers le récit d'une geisha. La plus émouvante, la plus sensible est Ameko (Washtake Ayako), miroir de Kikuliu dans le film. Cette japonaise de Kyoto est liée par un héritage, celui de sa mère et de sa grand-mère. Trois générations de femmes au service des hommes qui se résignent à leur destinée. Le symbole de l'imperméable présent dans le film a donné son titre à cette romance taïwanaise présente d'abord sur Internet puis portée au petit écran. Le réalisateur, lui, a préféré s'attacher à Love at 7-11 le roman homonyme de Tsai Chin-heng, également publié sur Internet puis livre best-seller à Taiwan et en Chine.

Mais cette histoire, celle de M. Lait écrémé (Huang Pin-yuan alias Tsai) et de sa secrète admiratrice (Ko Huan-ju alias Hsiao Feng, son premier film en tant qu'actrice principale dans un film de fiction) a du mal à tirer son épingle du jeu. Non pas à cause du jeu des acteurs, juste et émouvant mais par l'intrusion du troisième personnage, l'ex de Feng, Hsiao Pan (Julius Jay Miao). Au lieu de redynamiser l'histoire, il la plombe lourdement et fait s'envoler tout espoir de voir cette histoire se pérenniser.

En revanche, le film puise son fondement et son intérêt dans le reportage de Tsai. L'artiste vidéaste y suit une Geisha un peu particulière. Elle a débuté cette activité après avoir étudié la psychologie à l'Université. Il va sans dire que Tsai est la
projection à l'écran de Teng Yung-shing (邓勇星). Le réalisateur le dit lui-même : " Ce film est ma vision de l'amour, ma façon de percevoir l'amour, j'espère que vous pourrez la partager.
Au cours de plusieurs voyages à Kyoto, il est tombé littéralement amoureux de cette Kikuliu et de son regard. Le reportage présent dans le film est le fruit de ses interviews. Il mélange donc les fictions et la réalité pour concrétiser l'objet de ses fantasmes. L'émancipation de cette Geisha dont il sait bien que, tout comme Ameko, elle sera rattrapée par son destin. Love at 7-11 ne devient plus qu'un prétexte.

Tandis qu'il voulait exprimer la liberté et l'instabilité de cet endroit confiné qu'est l'épicerie, il n'est parvenu à retranscrire dans ce film que le deuxième sentiment sans jamais réussir à donner des ailes à cette histoire. Heureusement, sa simple existence justifiait le film.
Vianney Meunier
(2003)

vendredi 30 mars 2007

Goodbye Dragon Inn (不散)

Goodbye Dragon Inn de Tsai Ming-liang, 2003
Avec Lee Kang-sheng, Tien Miao

Dernière séance avant que cette salle de cinéma ferme ses portes pour toujours. Un jeune homme d'origine japonaise entre à l'intérieur du cinéma pour se protéger de la pluie.

L'ouvreuse infirme et le projectionniste n'ont jamais eu l'occasion de se rencontrer bien qu'ils travaillent tous les deux dans le même cinéma. Puisque cette nuit est leur dernière chance, la jeune femme a envie de partager son fortune cake avec le beau projectionniste. Mais quand elle se rend dans la cabine de projection, il n'est pas là. Elle refuse de quitter cet endroit avant de l'avoir revu. Elle se met alors à sa recherche dans le dédale du cinéma.

Sur l'écran géant passe D
ragon inn, un film d'épée chinois à succès des années 60. L'homme japonais remarque deux individus dans la salle qui ressemblent aux acteurs du film. Plus âgés, assis dans ce cinéma vide, ils regardent et se remémorent...

Tsai Ming Liang (蔡明亮) ne fait décidément pas partie de ces réalisateurs grand public, et ce n'est sûrement pas Goodbye Dragon Inn qui va démentir la réputation qui lui sied si bien, puisqu'il s'agit à nouveau d'une réalisation aux an
tipodes du cinéma dit "à pop-corn". Un choix artistique louable, que bien d'autres réalisateurs ont choisi d'emprunter (on peut penser à Shohei Imamura ou encore Fruit Chan) et dont il s'est déjà essayer auparavant avec beaucoup de succès (Et là bas quelle heure est-il ? The Hole, La rivière). Un cinéma culturel, artistique, social et critique, un cinéma intelligent pourrait on presque dire, dont la sublimation des propos est mise en évidence par des plans faisant abstraction d'un quelconque formalisme, la recherche d'une originalité plastique et narrative, qui sans atteindre l'évidence de la signature d'un Wong Kar Wai, commence très sérieusement à implanter ses propres codes. Goodbye Dragon Inn serait il donc le film de la consécration pour Tsai Ming-liang?

En choisissant la disparition des cinémas de quartier pour thème principal, le réalisateur n’empruntait certainement pas une nouvelle fois la voie de la facilité. Une thématique extrêmement intéressante, symbolique d'une métamorphose de la Chine qui grandit à vue d'œil, et qui n'a plus que faire de ses petits cinémas arriérés lor
sque sont présents de grands complexes dans les centres villes. Alors que le sujet, d'actualité, aurait certainement mérité un traitement presque documentaire, le réalisateur reste fidèle à son cinéma et nous offre une vision totalement différente de ce que l'on est en droit d'attendre d'un tel film. Malheureusement, là où Fruit Chan montre et démontre, Tsai Ming-liang ne nous donne qu'un infime aperçu de la situation au travers d'un cinéma miteux avec des employés presque croquemitaines, ne se croisant à aucun moment de la journée, et des clients aussi rares qu'atypiques. Le réalisateur ne nous livre certainement pas une vision globale des cinémas de quartiers, on comprend aisément ici pourquoi le local en vient à fermer ses portes.

Mais là où Goodbye Dragon Inn pèche réellement c'est dans sa narration lente, trop lente, caractéristique du réalisateur, mais qui ici dessert malheureusement trop le rythme. Un manque de rythme présent durant la totalité du film (qui ne dure d'ailleurs que 1h20), résultant de l'absence chronique d'un quelconque scénario. Si l'on excepte en effet les 20 dernières minutes du dénouement final (si tant est qu'il y en ait un), tout le reste du film n'est que lenteur et ennui. Alors certes, Tsai Ming-liang filme bien, voire très bien, il possède effectivement un don à créer des ambiances mais un film ne peut pas se résumer à une simple vitrine de son talent. En privilégiant totalement la forme au fond, la qualité narrative est désastreuse et l'on assiste impuissant à une succession de plans fixes, à la lenteur exaspérante. Le film tourne en rond, se cherche mais ne se trouve malheureusement à aucun moment. Et l'absence de dialogue confirme et signe l'ennui dans lequel s'engouffre nonchalamment et sans vergogne Goodbye Dragon Inn. Artistique, cette réalisation de Tsai Ming Liang l'est certainement, dénonciatrice à peine, intellectuelle sûrement pas.Pourtant quelque part, l'on se doit de reconnaître l'audace du réalisateur, sûrement pas de l'acclamer (ce qui conviendrait à l'encourager dans cette voie) mais tout du moins de souligner l'intégrité avec laquelle il exerce son métier. Goodbye Dragon Inn s'apparente finalement à l'enfant nihiliste du réalisateur, un film loin d'être essentiel mais dont la déstructuration des codes narratifs au profit d'une mise en image savante rappelle que le réalisateur sait aussi être hédoniste.

Révérencieux également en choisissant de projeter au travers de son film le Dragon Inn de King Hu, symbole d'une époque du cinéma hong kongais prospère, où l'on se délectait d'histoires au scénario simpliste mais divertissant. Une nostalgie qui parait évidente, à l'image des deux acteurs tombés depuis dans l'oubli, comme si la Chine, et Taiwan par la même occasion (puisqu'il s'agit d'un film taiwanais avant tout) s'affranchissaient de leurs passés cinématographiques. Pourtant, il demeure une barrière infranchissable entre les personnages et nous même, les acteurs interprétant tous des rôles presque amorphes que ce soit le jeune japonais homosexuel, le projectionniste ou encore l'ouvreuse infirme (qui sont tous des acteurs présents dans le reste de la filmographie de l'auteur avec notamment Lee Kang-sheng (李康生), son acteur fétiche). On peine à s'imprégner des rôles et il ne ressort que peu de compassion envers ces gens acceptant leur sort avec un fatalisme alarmant.

Goodbye Dragon Inn l
aisse un sentiment très mitigé, celui d'un film décidément hors du commun, audacieux mais pas forcément authentique, créant une scission réelle avec les productions cinématographiques de masse, et celle d'un film inachevé, qui n'avait pas forcément lieu d'être, parfois intriguant mais souvent ennuyeux et dont le principal intérêt réside dans sa construction visuelle et ses plans à la lenteur extrême.
Jean Baptiste Champion

jeudi 29 mars 2007

Clap de fin pour le festival itinerant

Après un superbe marathon de deux mois, le festival itinérant du cinéma chinois se termine avec un palmarès à la faveur du public :

Cap d'or :
When Ruoma was Seventeen (par le réalisateur du magnifique The Road)
Cap d'argent :
Le Paon
Cap de bronze : Falling in Love

Nous pouvons d'ores et déja remercier la présidence du Festival pour cette excellente initiative, qui je l'espère sera confirmée par une deuxième manifestation l'année prochaine. Encore merci au public et aux intervenants ....pour avoir tenu le cap sur la Chine !

Petit rappel des faits sur ce festival

Le Festival itinérant de Cinéma Chinois, du 27 janvier au 27 mars 2007.

Blois du 27/01-06/02
St Quentin du 07/02-13/02
Beaune du 14/02-20/02
Montauban du 28/02-06/03
Agen du 07/03-13/03
Périgueux du 14/03-20/03
Carcassonne du 21/03-27/03

Sur une durée marathon de deux mois, le festival itinérant de cinéma chinois est un émerveillement de tous les instants. D’une programmation de qualité regroupant toutes les cinématographies chinoises (Chine continentale, Hong Kong et Taiwan), c’est un festival à ne manquer sous aucun prétexte.Avec une ouverture remarquée à Blois le 27 janvier en la présence du cinéaste Zhang Yang, déjà auteur de Shower et du magnifique Getting Home présenté cette année au festival de Berlin, Jiao Jinghua, présidente de cet évènement, donne un panache sans précédent à la cinématographie chinoise en France.

Il faut dire que les précédents essais festivaliers comme celui de Paris, Colmar ou Strasbourg n’était peut être pas à la hauteur des espérances fondées. Seul le festival Shadows avait su tirer sa carte de ce jeu encore peu fourni.

Mais cette fois ci avec ce festival, on devine enfin une réelle motivation, un entrain essentiel à la diffusion de cette cinématographie encore trop peu connue.Pas moins de cinq cinéastes seront présents tout au long de cet évènement. Et attention ! Pas des moindres : Tian Zhuangzhuang, réalisateur majeur de la cinquième génération, véritable ethnologue des coutumes et habitus de nombreuses ethnies chinoises, mais aussi Zhang Yang cité auparavant, certainement le cinéaste actuel le plus à même de tisser entre un septième art populaire et un cinéma social engagé.

Bien sûr à côté de ces deux ténors viennent aussi Gu Changwei et Zhang Jiarui, dont les dernières réalisations laisse à parier et à prédire un grand avenir cinématographique pour ces deux compères. Bien sûr, le cinéma ne serait rien sans ses cinéphiles et ses passionnés. Parmi ceux là, de nombreux fins connaisseurs de la cinématographie chinoise exprimeront leurs idées autour de tables rondes et de conférences, plus intéressantes les une que les autres.

Ainsi Luisa Prudentino, grande sinologue et spécialiste du septième art made in China nous présentera des conférences à haute valeur ajoutée. Il en va de même de Marie Claire Quiquemelle à l’occasion d’une conférence sur « un siècle de cinéma chinois ». En bref et vous l’aurez compris, ce festival itinérant est une occasion exceptionnelle de découvrir un cinéma passionnant, fait de déchirures sociales et historiques, comme d’une passion sans égal. Alors ne manquez pas cet évènement dont les animateurs font preuves d’une pédagogie exemplaire !

Damien Paccellieri

mercredi 28 mars 2007

Jour et Nuit (日日夜夜)

Jour et Nuit de Wang Chao, 2004
Avec Liu Lei, Wang Lan, Xiao Ming

Au coeur d'une petite ville minière, reflet des bouleversements économiques et sociaux de la Chine contemporaine, se joue le destin de Guangsheng, écartelé entre le respect qu'il doit aux siens et ses propres désirs.


Après la maestria de l’Orphelin d’Anyang (安阳婴儿), Wang Chao (王超) nous revient avec un second long métrage forgé d’une plus grande expérience de la réalisation, d’un budget et d’un matériel technique plus conséquents. Mais est ce pour autant une réussite ? Ne dit on pas que l’étape la plus difficile pour un cinéaste se trouve dans la deuxième réalisation ?


Afin d’en juger, Wang C
hao nous emmène en Mongolie Intérieure, région singulière du Nord de la Chine.

Shuisheng est un excellent mineur. Ce statut lui vient de son apprentissage auprès de son maître de chantier, car dans ce genre de travail, la filiation professionnelle est de mise et perdure tout au long de la vie. Grâce à lui, Shuisheng a tout apprit du métier. Pourtant malgré cette relation de maître à élève, voir même de père à fils, Shuisheng commet l’irréparable avec préméditation. En effet, Shuisheng couche avec la femme de son maître qui ne semblait plus satisfaite par celui-ci depuis fort longtemps. Est-ce le travail qui l’épuisait tellement ? Est-ce l’envie de sa femme à chercher un amant ? Quoiqu’il en soit, le mal est fait.
Le fils du maître, atteint de quelques déficiences mentales, connaît cette liaison mais ne semble pas en être affecté.
Quelques jours plus tard, Shuisheng et son maître s’engouffre dans la mine. Sans se soucier de ce qu’il va leur arriver, un énorme coup de grisou éclate sous terre et devient la tombe commune de plusieurs dizaines de mineurs. Par chance Shuisheng et son maître s’étaient préparés à ce terrible scénario mais ce dernier n’en sortira pas vivant, le poids de l’âge étant trop lourd le long des tunnels charbonneux.

Shuisheng se retrouve alors devant un terrible dilemme : la mort de son maître et de la plupart des collègues lui laisse la voix libre auprès de la femme de son ancien mentor. Mais Shuisheng n’est pas de cette trempe et avait un profond respect pour son maître malgré sa trahison. Pour ne pas avoir d’ennuis avec les autorités chinoises le responsable de la mine lègue le site à Shuisheng moyennant paiement.

Il est essentiel de savoir au préalable qu’en Chine de nombreuses mines sont exploitées sans autorisation de l’Etat et de nombreux accidents de travail, voir des décès sont à la charge des arrangements véreux entre patron et ouvrier.

Petit à petit, Shuisheng et le fils du maître débarrassent la mine des encombrements causés par le souffle de gaz et réengagent de la main d’œuvre afin d’exploiter à nouveau la carrière. La mine devient à nouveau lucrative mais entre temps la femme de son maître ne veut plus rien savoir et s’échappe de sa situation sociale. C’est alors que Shuisheng décide de marier le fils de son maître avec en prime une dote réservée à sa future femme. Cette annonce fait l’effet d’une bombe et attire toutes les femmes désireuses de se dégoter un mari et d’empocher un pactole non négligeable.

Mais lors des nombreux entretiens de sélection, Shuisheng tombe sous le charme de la future femme du fils orphelin…


Digne représentant de l’école traditionnelle du cinéma de Pékin, Wang Chao signe ici une oeuvre singulière qui ne s’inscrit pas dans la lignée d’un Blind Shaft et préfère s’appuyer sur une certaine spiritualité. En effet, le cinéaste pékinois nous étonne tout autant qu’il nous inquiète sur la tournure de son œuvre en plaçant le spiritualisme comme l’une de ses grandes thématique. Après un Orphelin d’Anyang au goût social très âpre, voici venu le temps du désert sentimental sous un regard bien différent du premier opus. Cette fois ci, Wang Chao sort le grand jeu et laisse tomber les vieilles pellicules granuleuses pour de la réalisation haute définition.

Dès les premières minutes du film c’est le choc pour ceux qui se souviennent encore de l’imagerie de l’Orphelin d’Anyang. Jour et Nuit (日日夜夜) sonne comme un paysage désertique tant au niveau environnemental qu’au niveau social. Frappé par le vent, appuyant ce sentiment d’inoccupation de la région, le vide est une marque made in Wang Chao. On le retrouvait déjà dans sa précédente œuvre par les aléas d’une ville et de ses individus touchés par le chômage, où les acteurs étaient pour la plupart des non professionnels. Ici, les personnages sont affinés chirurgicalement ne laissant entrevoir aucune faiblesse de jeu.

Pourtant, vu la rachitique amplitude scénaristique de Jour et Nuit, ce qui paraît dès les premiers instants comme une réussite se mue au fil de l’œuvre avec une certaine tiédeur. Wang Chao serait-il un nouveau réalisateur du vide, de l’espace et du temps ? Aux vues de sa composition, oui. Toutefois cela surprend car l’Orphelin d’Anyang ne laissait pas présager cela.

Si quelques intentions du réalisateur semblent suspectes, d’autres sont bien plus élogieuses. Le rapport apprenti / maître est brillamment orchestré tout comme les diverses représentations du jour et de la nuit. Le jour apparaît tel un moment d’éternité, où la fatalité l’emporte sur les esprits. La nuit quant à elle représente la mort, la mine, le désir sexuel et la réincarnation. Pourtant ces deux thématiques se suivent dans une continuité et dans l’ennui, notamment après le décès du maître, comme si tout était fini pour Shuisheng bien avant l’heure de sa propre mort. Shuisheng ne peut aussi résister à ses envies sexuels et le plonge alors dans d’éternels remords comme avec la jeune femme qu’il rencontrera et dont il essaiera de se faire pardonner. Enfin le cinéate conduit une dernière réflexion sociale très intéressante. Dans une province pauvre, industrielle et ouvrière, certaines femmes dans le besoin n’hésitent pas un instant à chercher à se marier avec un homme handicapé tant que quelques milliers de yuans sont au rendez vous.

En définitive, Jour et Nuit filme le vide, l’espace et le pardon de manière convaincante par sa forme, mais dont l’enchevêtrement scénaristique et les écarts spiritueux décevront les cinéphiles de l’Orphelin d’Anyang.

Damien Paccellieri

samedi 24 mars 2007

Festival Deauville Asia

Le Festival Deauville Asia ouvre ses portes du 28 mars au 1er avril 2007. Une petite sélection de films chinois est à découvrir.



Le site du festival


Au menu :

- Le mariage de Tuya, Ours d'Or au Festival de Berlin
- Getting Home de Zhang Yang, lui aussi présenté à Berlin
- The Go Master de Tian Zhuangzhuang, présenté à New York et Hong Kong
- Still Life de Jia Zhang-ke, Lion d'Or à Venise
- Lost In Beijing de Li Yu, présenté à Berlin
- Teeth of Love de Zhang Yuxin

et du côté de Taïwan
, le dernier film de Tsai Ming Liang : I Don't Want to Sleep Alone


Les invités chinois du festival : Yu Nan et Wang Quan'an (Le mariage de Tuya).

Et enfin une selection exceptionnelle de documentaires sur la Corée du Nord, à ne pas manquer évidemment. La Corée du Nord possède elle aussi une cinématographie interessante malgré son penchant pour le côté obscur de la force. A ce sujet j'avais fait un article sur l'une des dernières cinématographies cachées du monde pour cineasie.com : l'article

Damien Paccellieri

jeudi 22 mars 2007

Country teachers (凤凰琴)

Country Teachers de He Qun, 1993
Avec Li Baotian, Ju Xue, Wang Xueqi

Country Teachers
(凤凰琴) est l’un des classiques chinois des années 90. Adapté de la nouvelle éponyme de Liu Xinglong et présenté dans de nombreuses écoles afin d’y montrer les difficultés de la vie dans les montagnes, l’œuvre de He Qun est devenue avec le temps un modèle d’éducation civique.
Le cinéaste nous conte les péripéties de Zhang Yingzi, une jeune femme dont la scolarité est mise en péril suite aux piètres résultats de ses examens. Elle échoue chaque fois de quelques points ce qui a le don de mettre ses parents en colère. Son père la brutalise moralement suite à ses échecs : elle n’est tout simplement qu’une bonne à rien à ses yeux.


Pourtant, décidée à retenter sa chance dans les études, ses parents la pousse à voir son oncle responsable dans l’administration estudiantine.
Celui-ci lui propose de remplacer un professeur absent dans une école d’un village de montagne. Elle décide d’y aller malgré les réticences de ses parents. Forte de sa motivation, elle ne s’attend pourtant pas à ce que l’avenir lui réserve. En effet, elle découvre une éc
ole vétuste pour un nombre important de jeunes écoliers. L’équipe pédagogique est loin d’être de qualité mais leur abnégation à aider cette progéniture est sans pareil. Le Principal et professeur Yu (Li Baotian (李保田) le patron dans Shanghai Triad) se fait de plus en plus vieux et la malchance d’avoir sa femme dans un état de santé très détérioré, laissant ainsi la voie libre à Zhang Yingzi pour prendre à bras le corps l’un des postes de professeur. Ses débuts sont rudes et ses camarades de travail l’aident dans ses premiers pas.

Plus elle enseigne, plus elle découvre des situations singulières de la vie d’une école de ces montagnes enclavées.
Son école primaire, au faible moyen de financement, est obligée de faire travailler les enfants pendant la récolte du bois pour assurer la viabilité des dépenses de l’établissement. En plus, les professeurs n’ont pas été payés depuis neuf mois, mais assument cette mauvaise passe et s’aident mutuellement malgré leurs divergences à avancer vers le même chemin, celui de la reconnaissance de leur métier difficile dans une situation géographie, économique et sociale fortement compliquée.
De son côté, Zhang Yingz
i ne baisse pas les bras et s’obstine à aider ces jeunes enfants surtout lorsque chaque matin les mioches viennent dresser le drapeau chinois dans le vent, éreinter leurs voix sur le chant national tout en exécutant le salut de leurs mains…
Country Teachers est une très belle oeuvre cinématographique et rejoint l’utile à l’agréable en pointant le doigt sur l’enclavement des villages en montagnes qu’il soit économique ou sociale. L’isolement de ces hameaux de populations les laisse dans la précarité et à la merci de nombreux besoins. Ici He Qun (何群) étaye cette observation sur plusieurs points. Tout en étant politiquement courtois, il arrive tout de même à glisser une légère critique de l’état chinois notamment dans deux scènes : l’une où le principal Yu s’esclaffe « je ne suis pas membre du Parti » et démontre ainsi le pouvoir important des administrateurs locaux, et l’autre, où les professeurs affirment que l’économie étaient bien meilleur avant. On pourrait croire dans cette dernière que les enseignants plussoient la politique de Mao sur l’importance de la paysannerie de l’époque mais c’est bien plus une contestation amer de l’oubli de ces villages dans celles-ci.

Le cinéaste n’hésite pas non plus à nous dévoiler ce que les enfants de ces campagnes subissent comme pressions familiales afin de ne pas suivre les cours de l’école primaire. En effet, pour les problèmes familiaux notamment liés à l’argent, les enfants désertent l’école pour aider leurs parents dans certaines tâches rémunérées. Et ce n’est pas tout, les médecins sont une denrée rare dans ces montagnes mettant en défaut ces enfants et plus particulièrement à la femme du principal Yu qui aimait jouer du zhiter (un instrument de musique chinois) quand elle était encore en bonne santé.
La pauvreté de ces villages tient ici un double visage où chacun est capable de voler son prochain bien que la solidarité entre paysan est inaltérable dans les moments difficiles.

Ainsi, Country Te
achers ne vole pas son titre de classique du cinéma chinois. On remarque aisément où Zhang Yimou (张艺谋) s’est inspiré et osons le dire, reprit certaines idées pour Pas un de Moins (一个都不能少)qui lui a valu un Lion d’or à Venise en 1999. Il est dommage de constater que ce sont toujours les œuvres des plus connus qui sont récompensés jusqu’à en oublier leurs références. Mais un jour l’histoire cinématographique reprendra ses droits et se fera justice. En attendant Country Teachers est une œuvre à ne pas manquer.
Damien Paccellieri

mercredi 21 mars 2007

Getting Home (落叶归根)

Getting Home de Zhang Yang, 2007
Avec Zhao Benshan, Xia Yu, Hu Jun

Zhao est un vieil ouvrier qui travaille dur pour gagner sa vie à Shenzhen, près de Hongkong. Lorsque son ami et collègue Wang meurt à l’impromptu, Zhao décide de ramener son cadavre dans sa ville natale. Il achète deux billets de bus et prétend que son compagnon muet a tellement bu qu’il en a perdu connaissance. Peu de temps après, le bus est attaqué par des bandits en armes. Zhao leur dit de le tuer en premier pour qu’il puisse rester pour toujours auprès de son ami défunt. Touchés par tant de loyauté, les brigands laissent le bus repartir sans encombres. Mais au lieu de remercier Zhao, leur sauveteur, les autres voyageurs le jettent hors du car avec la dépouille de son ami.


Zhao essaie maintenant de faire du stop, prétendant que son ami est très malade et qu’il doit le conduire au plus vite à l’hôpital. Après une nuit passée à l’hôtel, il s’aperçoit qu’on lui a volé tout son argent et se désespère – mais il ne renonce pas pour autant. Quand il a besoin d’argent, il déguise le corps de Wang en mendiant, et quand il a faim, il suit un cortège funèbre en pleurant à chaudes larmes ce qui lui vaut d’être invité au repas d’enterrement. Au cours de son odyssée à travers la
campagne chinoise, Zhao doit se débrouiller avec les gens les plus divers. Il est presque arrivé à destination lorsqu’une pluie diluvienne s’abat sur le vieil homme et son défunt compagnon. C’est maintenant la nature qu’il doit affronter.

Présenté au festiva
l de Berlin en 2007, le dernier long métrage de Zhang Yang (张杨)(présent au festival itinérant de cinéma chinois) a de quoi séduire et distraire bon nombre de cinéphile.
Le réalisateur que l’on connaît dans les pays francophones pour Shower est un membre phare de la sixième génération des cinéastes chinois.

Avec Getting Home (落叶归根), Zhang Yang semble avoir atteint le point culminant de sa maîtrise entre cinéma populaire et cinéma réfléchit. Pourtant son parcours atypique ne le prédestinait pas à cela puisque des œuvres comme Quittin (昨天) sont très loin d’afficher une popularité certaine. Cependant on se souvient que le réalisateur avait fait de l’ombre à Titanic en Chine avec son excellent Spicy Love Soup (爱情麻辣烫). C’est donc un cinéaste empathique à qui nous avons et aurons à faire ces prochaines années. Getting Home est un long métrage qui touche à la mort, un domaine sensible pour les chinois et pourtant commun à tout être vivant. Ici, un ouvrier chinois (appelé Zhao mais dont on ne citera jamais le nom) tient à ramener son camarade décédé non pas sur un chantier comme on pourrait le croire et comme c’est le cas en Chine, mais mort à force de boire comme un trou, à essayer d’oublier son parcours de vie chaotique laissant derrière lui femme et enfants.

Dès les premiers instants du long métrage, le cinéphile est plongé dans des situations tragic
omiques qui guideront toute la narration du film.
En effet, pas un instant de Getting Home ne manquera à ces sentiments, entre rires et larmes. C’est en cela l’une des grandes forces de ce film de nouvel an.
Dans un bus qui mène les deux hommes, l’un vivant l’autre mort, vers les régions du Sud de la Chine, le spectateur est face à une situation des plus ambiguë où, un groupe de voleurs fait irruption et dérobe les biens de ses occupants. Guo Degang (郭德纲), célèbre comique chinois, joue le chef de cette bande d’escrocs.
Ils pillent les voyageurs jusqu'à à arriver à notre héros qui explique alors la situation de son collègue décédé et que le seul argent en sa possession est la prime donnée par l’employeur au défunt.
Sensible au courage de ce voyageur avec un mort sur le dos, le voleur décide de lui donner tout son butin pour lui permettre de mettre en terre dignement son camarade.

Cependant, une fois les voleurs partis, les autres voyageurs récupèrent chez lui les bien qui leur ont été substitué. Quelques minutes plus tard, ces mêmes voyageurs connaissant la vérité sur le couple d’amis, et se plaignent au chauffeur afin de les évacuer du bus, car ce mort leur pose un problème de conscience.

Commence alors une véritable épopée pédestre où Zhao trouvera tous les moyens nécessaires pour ramener à bon port son ami avec lequel il a travaillé de longues années. Sur son chemin, il fait la rencontre de nombreux chinois d’origines et de peines diverses, notamment un camionneur qui a perdue sa femme, partit pour un autre homme. Le héros n’hésite pas un instant à le réconforter dans sa douleur sentimentale et à lui apporter un peu de chaleur humaine dans cet univers chinois de plus en plus individualiste. Dans la même séquence, Zhang Yang expose en évidence les dissensions économiques entre cette classe populaire et le modernisme galopant de la Chine actuelle, par un cadre mettant au premier plan le camion d’infortune et au second plan , une centrale électrique toute puissante.

Il fera encore ce constat avec Zhao et sa rencontre avec un cycliste (Xia Yu - 夏雨) aux nombreux gadgets technologiques face aux socques usées du personne principal. Ainsi, tout en nous contant une aventure humaine, le cinéaste continue à nous imprégner de son regard social et citoyen d’une Chine, et notamment de ses régions comme le Yunnan, en pleine évolution. Mais il ne s’arrête pas là et c’est peut être en cela que le film perd quelque peu de sa superbe.

Parallèlement à cette approche in
telligente, appuyée par d’excellents moments d’humour et par de superbes paysages (magnifiés par Yu Lik Wai (余力为) et un formidable travail d’équipe), Zhang Yang multiplie les rebondissements, mélange les doutes à la certitude et dresse un tableau riche de diverses situations comme la vente du sang dans les régions les plus pauvres, la relation à la mort, la solitude, le désespoir, le nivellement des classes sociales chinoises, la construction fulgurante d’une certaine Chine bitumeuse, etc…

En définitive, tout ça dans un seul film, c’est certainement trop même si cela reste captivant et assurément bien mené de bout en bout.

« Je n’ai aucune qualité,
mais je connais juste un chemin, et j’irai jusqu’au bout ».

Cette parole émouvante du héros donne toute l’ampleur du talent de Zhao Benshan (赵本山) à incarner cet homme portant sur son dos le fardeau d’une promesse.
A certains instants, comme dans ce centre de réadaptation, l’acteur confirme tous les espoirs fondés en lui jusqu’à devenir irremplaçable par son faciès, sa bonhomie, son degré de tristesse qui font la force de certains grands comiques.

Telle cette chanson de Deng Li Jun « La fleur sauvage ne doit pas être cueillie, je t’emmène au village car c’est le printemps et toutes les fleurs sont déjà ouvertes. Mais la fleur sauvage tu ne dois pas la cueillir. Souviens toi de mon amour, ne l’oublie pas » chanté par Zhao Benshan, il restera graver dans nos mémoires ce sentiment de dignité humaine, d’un patchwork de réflexions sociales menées tambours battant par le cinéaste, et enfin ce parcours où ne s’arrêtera jamais la vie et ce, jusqu’au bout.

Le trailer (3minutes de bonheur)
Souvenirs du tournage : 1 - 2 - 3 - 4 - 5
Damien Paccellieri

mardi 20 mars 2007

Documentaire : Made In China

Made In China de Jean Yves Cauchard, 2006
Documentaire

La famille Yang est une famille paysanne ordinaire, confrontée à une crise sans précédent et obligée de quitter son village pour survivre. Zhao et Fan sont partis pour Cixi, une grande ville industrielle, pour se faire embaucher comme ouvriers dans une manufacture.

Tous deux vont travailler sept jours sur sept, douze heures par jour, pour gagner un salaire de misère (180 euros mensuels en cumulant les deux revenus). Grâce à cet argent, ils vont pouvoir cependant rembour
ser les dettes contractées au village et surtout permettre à leurs enfants d’étudier. Comme beaucoup de villages, celui de la famille Yang, situé dans une des régions les plus pauvres du pays, s’est vidé de la génération “intermédiaire” : seuls sont restés les vieux et les enfants.
Made in China assemble les destins de chacun de ces personnages. Entre le moment de la séparation et celui des retrouvailles quelques mois plus tard, Jean-Yves Cauchard filme leur vie à la campagne, à l’école, à l’usine... Cette fresque, basée sur le réel, nous fait précisément toucher l’envers du miracle économique à la chinoise.


Made in China de Jean Yves Cauchard a remporté le Prix Jury Jeune au festival de Vesoul 2007 où le réalisateur était présent pour s’expliquer sur son travail.
Abordant une énième fois le monde des « mingongs » (un nombre légion de documentaires et films foisonnent sur ce ph
énomène), paysans chinois en exode vers la ville pour y trouver du travail, Made In China donne toutefois satisfaction par de nombreux renseignements sur le vécu de ces personnes, sacrifiant leur bien être familial pour quelques yuans supplémentaires.
Ici, le couple qui est suivit par le réalisateur se détache de son village et de leurs deux enfants (dont Hui Hui, une petite fille adorable), laissés alors aux grands parents pour travailler à des milliers de kilomètres de chez eux !

Imaginons déjà les péripéties routières pour aller à l’usine, mais surtout le coût financier engendré et donc le peu de retour probable des parents.

En effet, Zhao et Fan n
e peuvent retourner chez eux qu’une fois par an et ce, si la bonne fortune est avec eux car le salaire empoché à la manufacture suffit à peine à subvenir au voyage.
Pourquoi alors travailler si loin ? Tout simplement pour le futur de leurs enfants. Ce couple de mingong ne souhaite pas que leurs
progénitures le deviennent aussi et font leur possible pour leur payer une éducation correcte, malgré le dépeuplement progressif du village au bénéfice des grandes villes.

Selon le directeur de
l’usine, ces paysans rendent un fier service à la nation en devenant ouvriers car il n’y a pas assez de terres cultivables pour tous.

Et pour limiter les maigres mécontentements, quoi de mieux qu’une tombola organisée par la direction où les salariés peuvent gagner
de nombreux lots dont des denrées alimentaires comme de l’huile ou bien encore des graines de tournesol, petits encas favoris de nombreux chinois ! Ce documentaire maîtrisé dans son montage nous renvoie aussi à la campagne chinoise où les petits potentats locaux, les petits chefs du régime ont encore la main mise sur les collectivités et les communes. Certaines mises en images sont très touchantes comme le grand père qui lit la lettre de son fils et se rappelle qu’il lui sera difficile de labourer la terre à son âge.

On se souviendra aussi du visage de Hui Hui, gamine marquée par l’absence de ses parents.
Alors même si l’on apprend peu ou presque rien de ce documentaire à la vue de ce qui existe déjà sur le sujet, il apportera à ceux dont les mingongs sont encore une grande inconnue, un portrait sensible, parfois surfait, mais qui dans un dernier cadre où des enfants se régalent de fleurs d’acacias, sera chavirer le cœur des spectateurs, et espérons, des téléspectateurs.


Après Séance

« Avez-vous eu à subir des restrictions de tournage ? »

Jean Yves Cauchard : « Très peu, car notre société de production est basé à Pékin, et les autorités nous connaissent assez bien, donc nous n’avons pas eu ce type de problème. Cependant dans l’usine, nous avons dû demander une autorisation. »

« Comment avez-vous trouvé le couple ? »

JYC : « Nous sommes tout simplement allés dans le village vu dans ce documentaire et avons fait le tour des familles. Après avoir discuté avec les grands parents du couple, nous avons décidé de nous mettre en route pour les rencontrer. »

« Et la barrière des langues ? »

JYC : « Elle fut difficile car je ne parle pas le chinois. Heureusement des traducteurs étaient présents. Je tiens toutefois à préciser que cette partie de la Chine parle en dialecte, ce qui n’a pas rendu la tâche plus aisée… »

« Quelle fut la durée du tournage ? »

JYC : « Nous avons été une semaine sans caméra dans le village pour mieux connaître ses habitants. Ensuite nous avons tourné entre Novembre 2005 et Mai 2006 de manière éclatée. »

« Est-ce que le tournage a permis aux parents de voir plus souvent leurs enfants ? »

JYC : « Non absolument pas, ce n’était pas dans notre optique. Il y a juste eu quelques échanges de photos »


Damien Paccellieri

dimanche 18 mars 2007

Entretien avec Zhang Lu

Mais qui est Zhang Lu ? Qui se cache derrière le vainqueur du Cyclo d'or de Vesoul 2006 avec son excellent film Grain in Ear ?

Né en 1962 à Jilin-sheng, dans le nord de la Chine, Zhang Lu étudie la littérature chinoise à l'université de Yenben. Auteur depuis 1986 de poèmes et de romans, il réalise en 2001 son premier court métrage, présenté en compétition au festival de Vensie.
Après deux autres films, dont Grain in Ear (Cyclo d'Or à Vesoul), il présenta Desert Dream (Hyazgar) à Berlin 2007 en sélection officielle.


Est il un des futurs grands du cinéma chinois ? Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose de lire l'entretien que nous avons fait àen plusieurs étapes entre Vesoul et Paris.
Vous découvrirez son parcours, ses origines et ses intentions cinématographiques mais aussi un développement sur la ou les thématique(s) qui l'anime aujourd'hui, à savoir la précarité sociale et la place de l'amour dans la société...

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ENTRETIEN AVEC ZHANG LU

Comment êtes-vous devenu cinéaste ?

J’y suis venu complètement par hasard. Pendant 10 ans, je me suis occupé de mes enfants, mais ma famille n’était plus d’accord qu’un homme puisse s’occuper de la maison et de l’éducation des enfants (rires) (NDLR : Zhang Lu est écrivain, c’est pour cette raison qu’il a la chance de rester à la maison). Alors, j’ai commencé à chercher une activité…
Je n’ai jamais appris à faire des films, je n’ai suivi aucune étude dans ce sens. Quand j’étais petit, j’étais très attaché à l’image que je me faisais des gens. Exemple : si une fille passait dans la rue même si celle-ci n’était pas vraiment belle, je pouvais à nouveau la reconnaître des années plus tard. Même si je ne connais pas cette personne, j’aime à imaginer sa situation sociale, ses peines et ses joies. Ce sont ces éléments qui structurent la base de mes films et de mes envies cinématographiques.
J’ai donc en mémoire de nombreux visages, ma tête est saturée de tous ces visages. Je rassemble alors de nombreuses images pour en faire un film. Comme ça au moins je peux alléger ma mémoire et me sentir plus léger (rires).
J’ai eu envie de faire un film il y a environ 5 ans en pleine année 2000.
Ça n’a pas été facile de rentrer comme ça dans le monde du cinéma et notamment parce que je n’avais vu jusqu’à présent que des films populaires américains et rarement des films d’auteur.
Après avoir réalisé mon deuxième long métrage et après avoir regardé de nombreuses œuvres d’auteurs, je regretterais presque d’avoir conçu Grain in Ear tant d’excellents films existent déjà sur des thèmes similaires.
Si j’avais eu l’opportunité d’être formé pour réaliser des films, je n’aurais peut-être pas eu le courage de faire Grain in Ear, tant les difficultés sont nombreuses.

Vous êtes un écrivain à la base, est-ce que ce talent vous a aidé dans votre travail de cinéaste ?

Pas du tout, bien au contraire ça ne m’a pas du tout rendu la tâche facile. Le cinéma et la littérature sont complètement différents. Je dirais même que si je n’avais pas écrit avant, j’aurais peut-être fait un meilleur film. (rires)

Dans Grain in Ear, avez-vous voulu mettre en avant la précarité sociale de la minorité sino-coréenne ? Existe-t-il des raisons à cette précarité ?

La pauvreté et la précarité sont des problèmes universels. La plupart des gens dans le monde sont pauvres. Ce n’est pas la différence culturelle qui est un signe de pauvreté, bien au contraire. Je suis fortement intéressé par ce cancer de notre société et à me demander quels en sont les raisons. À cette réflexion, je n’ai pas encore trouvé de réponse, et si je l’avais, je ne serais certainement pas cinéaste, mais politicien.

Tout au long de Grain in Ear, vous employez des plans fixes pour filmer vos acteurs. Pourtant dans la dernière scène, vous changez de façon et vous suivez l’héroïne, caméra à l’épaule. Quelle est la raison de ce changement ?

C’est en relation avec le caractère et le destin de l’héroïne. Un fils est important pour une mère. Celle-ci est très forte au début de l’œuvre, elle peut même subir les pires atrocités sociales. Mais après la mort de son fils, elle ne supporte plus la vie qu’elle mène et décide de se venger violemment.
Comme elle contrôlait tout dans sa vie avant le décès de son fils, j’ai employé une caméra fixe pour montrer son calme, son contrôle et sa résistance. Après la mort de son enfant, elle commence à se remettre en question, sa vie est brisée et j’ai alors décidé de mettre ma caméra derrière elle, car on ne sait pas vers où la vie va la mener.

Dans Grain In Ear le premier plan est toujours habité par quelques personnages, mais au second plan c’est toujours un désert humain et social…

J’ai choisi un lieu très proche de Pékin, Niulanshan, situé à la périphérie de la capitale. En Chine, il existe de nombreuses petites villes à la périphérie des métropoles qui souhaitent se développer aussi vite que leurs voisines. Malheureusement, ces petites villes n’avaient pas les mêmes capacités financières et certains sites industriels se sont retrouvés facilement abandonnés. C’est peut-être proche de Pékin, mais c’est en tout point différent, on dirait vraiment des villes désertes.
On m’a parfois posé cette question dans d’autres festivals comme si j’avais demandé aux gens de quitter les lieux (rires). Encore faudrait-il avoir les moyens pour les faire déguerpir (rires). Je n’ai donc rien touché : les plans filmés sont des plans naturels. En même temps, ces plans de désolation sont un parfait reflet avec la psychologie de l’héroïne.

L’amant coréen de l’héroïne n’a jamais d’expression faciale, sentimentale comme si l’amour ne le touchait pas. Pourtant, l’héroïne en fera son favori, alors qu’il n’a rien pour lui…

Dans la vie de tous les jours on peut remarquer un phénomène social intéressant : une fille et un homme tombent amoureux pourtant leur environnement ne pense pas qu’ils sont faits l’un pour l’autre.
En Chine, il y a une phrase très célèbre : « les gens de même origine qui se rencontrent peuvent facilement pleurer ». Il est donc facile pour cette fille de se rapprocher d’un homme qui a la même culture.

L’héroïne souhaite rentrer chez elle (NDLR : à Yanbian, ville chinoise proche de la péninsule coréenne), et pourtant, elle reste dans cette ville de la périphérie, déserte, où elle apprend à son fils le coréen. Se sent-elle isolée ?

Oui bien sûr, elle a quitté ses origines parce que son mari a tué quelqu’un. Elle n’a pas vraiment d’autres choix et les gens qui s’éloignent de leurs origines n’ont qu’une seule idée en tête : rentrer dans leur région.
Par exemple, les Chinois en France apprennent à leurs enfants le mandarin. Un dicton chinois dit : « les feuilles tombées de l’arbre reviennent toujours vers les racines ». Je vous laisse méditer…

La scène de vengeance de Grain in Ear est à la fois forte et insoutenable. Quelles idées avez-vous voulu dégager par cette violence sociale ?

En Chine, l’empoisonnement est un fait social qui malheureusement arrive encore assez souvent.
Dans la Chine ancienne, la vengeance n’était pas gratuite, elle fut toujours réfléchie. Mais aujourd’hui, on ne réfléchit même plus sur les raisons et les conséquences.
Pour l’héroïne, sa vengeance n’a pas vraiment d’objectif et prend pour cible des innocents. Mais qui est coupable de la mort de son fils ? La société… et les innocents représentent la société.
Sa vengeance est contraire à son caractère à ses habitudes. J’ai donc utilisé la même personne pour montrer deux facettes de la société : victime et agresseur. C’est en ce point que naît véritablement la tragédie de Grain in Ear.
Il y a une sorte de loi du plus fort qui jugule notre société et crée des clivages entre opprimeur et opprimé, faible et puissant.
Tout le monde pense souvent que la terreur est loin de nous, mais en fait elle est parfois plus proche de nous que l’on pourrait le croire. Elle peut même en nous se nourrir.
L’art et le cinéma ne peuvent résoudre la terreur de notre société ou juste en faire échos. L’héroïne a ses responsabilités, mais nous sommes tous responsables de son malheur.
Je pense honnêtement que ce film donne matière à réfléchir, mais ne peut apporter de réponses.

L’amour dans Grain in Ear est montré de manière très pessimiste voir négative… Est-elle en accord avec l’évolution de la Chine ? Aussi comment pensez-vous les relations sexuelles de votre long métrage ?

Je pense que dans la vie il existe de nombreuses relations sentimentales et sexuelles formidables comme d’autres juste usuelles, contractuelles, voire négatives.
En France, il y a peut-être aussi ces difficultés, non ? (Rires)…

Vous sentez-vous proche d’autres cinéastes de Pékin comme Wang Chao ou Ning Ying ?

Je connais personnellement Wang Chao et j’apprécie son cinéma, mais Ning Ying, là vous me posez une colle (rires)… je dois vous avouer par contre que je ne me sens pas du tout proche cinématographiquement parlant.

Vous disiez avant la projection de votre film que plus un réalisateur est heureux, plus il fait des films tristes ; au contraire, un réalisateur triste fera des films heureux. Vu que votre film est tragique, vous devez vraiment être heureux…

(Rires) après avoir fait Grain in Ear, je me suis senti très heureux d’avoir pu achever mon projet cinématographique.
En fait pour tout le monde, le cœur se décompose en deux parties : une partie triste et l’autre optimiste. Les personnes tristes cachent en leur sein beaucoup d’optimismes et vice versa.
On souhaite tous découvrir l’autre partie de nous même. Dit comme cela, ça paraît peut-être incompréhensible, mais en regardant Grain in Ear, le public comprendra.


Damien Paccellieri
février/octobre 2006

Realisateur : Zhang Lu

Zhang Lu, de la Chine à la Corée

Né en 1962 à Jilin-Sheng, en République populaire de Chine. Zhang Lu étudie la littérature chinoise à l’université de Yenben. Auteur de poèmes et de romans, il signe Cicada Chirping Afternoon en 1986. Le romancier devient cinéaste quelques années plus tard en réalisant en 2001 son premier court métrage Eleven, présenté en compétition au festival de Venise et qui en quelques minutes affirme déja un style intéressant et artistique fait de plans éloignés et statiques.

Après deux autres films remarqués sur le plan international dont Grain In Ear (Cyclo d'or à Vesoul) sur la vie d'une sino-coréenne à la périphérie d'une grande ville et vivant dans une grande précartié avec son fils, Zhang Lu trace le début d'une carrière prometteuse. De ses origines coréennes, il garde une grande source d'inspiration en exposant toujours la relation mère/fils, l'homme face à la société et d'une certaine manière, une pauvreté sociale, humaine, cancer de notre civilisation actuelle. Desert Dream (Hyazgar), présenté à Berlin 2007 en selection officielle, est son troisième long métrage et signe l'un des coups de coeur du jury même si le film ne remporte pas de récompenses. Ce dernier conte la vie d'un homme mongol qui lutte contre la desertification sans se soucier de sa vie de famille. Sa femme et son enfant le quitte alors qu'il continue de se perdre dans son combat, jusqu'au jour où une femme nord coréenne part à sa rencontre...

Même si son approche cinématographique ressemble de très près à celle de Jia Zhang-ke ou Hou Hsiao-hsien (de bonnes références tout de même!), Zhang Lu commence à se forger une propre identité, un propre environnement de travail entre Chine et Corée. Comme bien souvent, ce sont les réalisteurs qui ne viennent pas des écoles de cinéma qui nous offrent des moments de cinéma inoubliables. Il est à parier que Zhang Lu nous offrira celà dans les années à venir. C'est donc un cinéaste à suivre de près.

J'ai la chance de le connaître personnellement et je vous fais part dans cet entretien de son regard sur sa carrière et plus particulièrement sur son film Grain in Ear (décembre 2006).

Entretien avec Zhang Lu


Filmographie

2001 - Eleven
2004 - Tang poetry

2005 - Grain in ear

2006 - Desert dream (hyazgar)

Damien Paccellieri